La guerre du roi Philip et les prémices de l'identité américaine (Thanksgiving II)

 

Mes promenades à Paris m’amènent très souvent au Jardin des Tuileries. Du haut de l'une des terrasses du parc, j’apprécie la perspective grandiose qu'offre l’axe historique de la capitale. Du Louvre à la Défense, la voie royale dévoile dans un splendide alignement le glorieux passé de la Ville lumière. C’est d’abord l’arc du Carrousel et, place de la Concorde, l’obélisque de Louxor ; puis, dominant les Champs-Elysées de sa taille massive, l’Arc de Triomphe de l’Étoile ; au loin, jusqu’où porte le regard, la silhouette blanche de la Grande Arche.

 

A Washington, le National Mall donne à la ville – de taille modeste – toute sa dimension de capitale politique des États-Unis d’Amérique. Dessiné par l’architecte français Pierre Charles L’Enfant, le Mall est une vaste et longue esplanade centrale située entre le Capitole et l’obélisque dédié au premier président George Washington ; s’y ajoutent généralement les parcs qui s’étendent jusqu’au Lincoln Memorial. La Maison Blanche y est sise à proximité. Véritable poumon vert de la capitale américaine, le Mall est aussi son cœur historique et culturel car ses nombreux musées retracent toute l’histoire du monde, du paléolithique jusqu’à la conquête de l’espace.

 Vue du Musée National des Amérindiens (Crédit Photo : Angela B.Pan Photography)
Vue du Musée National des Amérindiens (Crédit Photo : Angela B.Pan Photography)

Aujourd'hui, je décide de me rendre au Musée National des Amérindiens (National Museum of the American Indian) pour en apprendre plus sur l’époque précoloniale américaine.

 

Réalisé en 2004 par l'architecte amérindien Douglas Cardinal, ce musée de couleur ocre aux formes courbées et arrondies semble presque vivant en comparaison des bâtiments alentours, massifs et austères. On croirait une formation rocheuse naturelle sculptée par des érosions diverses. Sa morphologie rappelle ces falaises de l’Ouest américain jadis habitées par des tribus indiennes, comme dans le parc naturel de Mesa Verde (Colorado). Le musée est entouré d'écosystèmes amérindiens reconstitués, composés de plans d'eau, d'arbres et de plantes indigènes. L’entrée est tournée vers le soleil levant, comme celles des tipis et des campements tribaux organisés en cercle.

 

L’intérieur du musée est à l’image de l’extérieur : rien n’est carré, tout est rond comme dans la nature. Les angles sont bannis car les Amérindiens pensent que c’est dans les coins que les mauvais esprits trouvent refuge. Ouvert sur le ciel, le dôme de l’imposant atrium central forme un puits de lumière naturelle qui, grâce à un jeu de prismes irisés, projette sur les murs les couleurs de l’arc-en-ciel.

Les collections du musée abordent l’histoire, l’art, les coutumes et les croyances des peuples natifs du continent. Une exposition présente l’auto-histoire amérindienne, c’est-à-dire telle qu’elle est racontée par les premiers habitants des Amériques. Elle souligne le choc qu’a constitué l’arrivée des Européens sur le nouveau continent. Les événements coloniaux, les politiques gouvernementales à l’égard des autochtones et la christianisation sont abordés sous l’intitulé « La Tempête ». En somme, c’est un regard sur l’histoire qui contraste avec celle du premier Thanksgiving.

Le sachem Metacom alias Philip
Le sachem Metacom alias Philip

La mémoire collective américaine a probablement embelli la rencontre entre les Indiens Wampanoag et les Pères pèlerins. En effet, selon certaines sources historiques, l’aide cruciale apportée par la tribu indienne aux puritains durant le premier hiver de leur arrivée n’est pas désintéressée : en retour, ces derniers s’engagent à soutenir militairement les Wampanoag contre leurs rivaux Narragansett.

 

Au fil des décennies, les immigrants sont de plus en plus nombreux à débarquer sur le continent et à s’installer toujours plus loin dans les terres. Dans son livre Le Nom de la Guerre, l’historienne Jill Lepore souligne l’ambiguïté des relations entre les colons anglais et les autochtones. Elle décrit des « sociétés entremêlées, d’Indiens pour partie christianisés et alphabétisés côtoyant des puritains craignant leur propre ensauvagement*.» Mais cette situation ne perdure pas car les Wampanoag prennent conscience de leur aliénation et du péril qu’elle représente. De plus, ils ne peuvent faire face à la dépossession continue de leurs terres, d’autant que la justice coloniale fonctionne de manière inique à leur égard. En 1675, les Wampanoag se soulèvent contre les colons, bientôt rejoints par d’autres tribus dont leurs ennemis Narragansett. La révolte débouche sur l’une des guerres les plus impitoyables de l’histoire américaine : c’est la guerre du Roi Philip, du nom donné par les Anglais au chef indien Métacom. Sa mort en 1676 marque la victoire finale des colons et la disparition des Wampanoag : les survivants sont réduits en esclavage et leur langue, le massachusetts, s’éteint progressivement.

Le siège amérindien de Brookfield en août 1675
Le siège amérindien de Brookfield en août 1675

Selon Jill Lepore, la guerre du Roi Philip constitue un moment fondateur de l’identité américaine. Son issue témoigne de l’impossible compatibilité des sociétés amérindienne et anglaise, dont la culture, les normes et les valeurs sont antinomiques. La victoire des puritains leur permet de se soustraire définitivement de l’influence autochtone : ainsi l’identité américaine s’affirme dans un premier temps contre celle des Indiens.

 

Mais c’est aussi par la mise en récits de cette guerre que les colons anglais vont devenir américains. Cet événement qu’ils relatent par écrit, c’est le début de leur propre histoire. Ce n’est pas celle de leurs compatriotes restés sur l’archipel britannique. En l’écrivant et en lui donnant un nom, les colons s’approprient cet événement fondateur ; en imprimant son récit et en le publiant, ils élaborent la mémoire identitaire de la future nation américaine.

 

La guerre du Roi Philip est l’un des nombreux épisodes de la conquête du territoire nord-américain. Les guerres, batailles, épidémies et famines qui s’y inscrivent déciment la population amérindienne, estimée entre 9 et 11 millions avant l’arrivée du Mayflower et à 250 000 personnes trois siècles plus tard.

 

Voilà pourquoi la fête de Thanksgiving, si elle commémore la fondation des États-Unis d’Amérique dans l’imaginaire américain, a une résonance différente pour les mouvements œuvrant à la reconnaissance des peuples premiers.

* André Loez : Les colons, les Indiens et l'identité américaine (article du journal Le Monde du 25 septembre 2015)

Commentaires: 5
  • #5

    Aurélien (samedi, 16 mai 2020 05:08)

    Très intéressant et très bien résumé. J’avais découvert toute cette histoire à la lecture du livre Mayflower de Nathaniel Philbrick.

  • #4

    Vincent/Nomadisant (lundi, 30 mars 2020 05:07)

    Merci pour vos commentaires. Je ne peux malheureusement pas vous répondre individuellement.
    Ce qui m'a poussé à écrire sur Thanksgiving, c'est le fait d'avoir vécu et d'avoir beaucoup apprécié cette fête familiale/amicale de partage, basée sur un événement historique d'entraide entre peuples différents. Malheureusement, dans mes recherches, je me suis rendu compte que ce premier Thanksgiving était idéalisé et que la réalité était plus dramatique, surtout dans les décennies (et les siècles) qui ont suivi.

  • #3

    Agnès (samedi, 21 mars 2020 05:47)

    Très intéressant.
    Un côté de thanksgiving qui laisse un goût beaucoup plus amer dans la bouche qu'une dinde.

  • #2

    Christian & Yo (vendredi, 20 mars 2020 12:56)

    Merci Vincent de nous affiner cette histoire. En ce moment, il y a encore Bolsonaro au Brésil, Modi en Inde et Duque en Colombie, qui sont toujours déterminés à se débarrasser des peuples autochtones, qui pourtant auraient pour certains bien des choses à nous apprendre en termes de valeurs et de savoirs sur le maintien de la biodiversité. Espérons que l'idée de les contaminer avec le coronavirus ne va pas leur venir.
    Portez-vous bien aussi de votre côté.

  • #1

    EBO (vendredi, 20 mars 2020 11:58)

    La genèse d'un pays est souvent basée sur la souffrance des peuples autochtones. On s'en rend compte avec force dans cet éclairage historique très bien écrit et parfaitement synthétisé. La dinde n'a forcément pas le même goût pour tout le monde… on comprend pourquoi. Bravo Vincent.