Philadelphie, la ville de l'amour fraternel

Le contrôleur du train reliant Newark à Philadelphie passe entre les deux rangées de voyageurs. Arrivé au bout du wagon, il se retourne pour faire face aux passagers et se tient immobile malgré les secousses du train. Puis il s'éclaircit la voix et devant un public très vite conquis... il se met à chanter ! 

« Next stop station, it’s Philadelphi-yaaaa !!!

 In twenty-five minutes, it’s Philly, Philly-yaaaa !!!»[i]

 

C’est également avec un court et mélodieux refrain qu’auparavant il avait demandé aux passagers nouvellement installés de présenter leurs tickets pour un contrôle. M’abordant pour le poinçonnage, il me balance un :

 

« Salut mon gars, tu vas bien ? Alors comme ça, te voilà de retour ! »

 

Dans sa cabine, avec son micro, il est encore plus à l’aise. Chaque annonce commence par un tapotement de la main sur le micro branché : « toc, to-to-toc, toc… toc toc ! ». Il informe tranquillement les passagers de l’arrivée imminente du train à Trenton, capitale du New Jersey. Puis son débit de paroles prend soudainement l’allure rapide du train, enchaînant les informations à coup de slam, de rap et de be bop. Enfin, il lance un « Treeeeennnnntonnnnn, Nioooouuu Jeuuuurrseeeuuuuuu !» d’une voix chaude et profonde, immédiatement conclu par un bref « Trenton, next next!!»[ii] comme le « bip bip !! » que lance Bip Bip au Coyote. Un claquement de langue sonnant comme un bouchon qui saute – « bop ! » – signifie qu’il n’a plus rien à dire.

 

Finalement, le train arrive à destination : Philadelphie ! Plus communément appelée Philly, Philadelphie signifie littéralement aimer frère et elle est reconnue depuis sa naissance comme la ville de l'amour fraternel.[iii]

 

Cet idéal de fraternité et de tolérance, Philadelphie le doit à son fondateur, un quaker[iv] anglais du nom de William Penn. En 1682, ce dernier obtient du roi d’Angleterre Charles II de vastes terres boisées sur le continent américain, formant le futur territoire de la Pennsylvanie. A l’instar des Pères pèlerins quelques décennies auparavant, les quakers sont persécutés par la couronne d’Angleterre et cherchent refuge en Amérique. Cette dotation permet au roi de s’acquitter d’une dette contractée auprès du père de William Penn.

 

Quelques mois plus tard, Philadelphie est fondée et dessinée selon un plan quadrillé, modèle repris par toutes les villes du pays. Dans l’idéal quaker qui prône la paix, l’égalité et la tolérance, Philly accueille toutes les minorités opprimées et devient le principal port et centre commercial du pays. Ville pionnière également puisque sont construites la première école et la première bibliothèque publiques du pays, les premières banques et la bourse américaine. Sous l’impulsion de Benjamin Franklin[v], c’est à l’Independence Hall de Philadelphie que la déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique est signée le 4 juillet 1776, puis que la constitution américaine est rédigée, en 1787.

 

Voilà pourquoi Philadelphie attire aujourd’hui un grand nombre de touristes américains, principalement à l’Independence National Historical Park, le « kilomètre carré le plus historique des Etats-Unis ». Outre l’Independence Hall, le Congress Hall abritait le parlement américain du temps où Philadelphie fut la capitale du pays entre 1790 et 1800, pendant la construction de Washington. Grand symbole de liberté pour les Américains, Liberty Bell – la cloche de la liberté – appela les colons à venir entendre la première lecture publique de la déclaration d’indépendance. La cloche symbolise aussi les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes et ceux de l’être humain à prendre sa liberté en main.

 

Un jour, une amie me demande ce que je pense de Philadelphie. Je lui réponds :

« C'est une ville intéressante, elle bouillonne de culture. Mais j'ai vu aussi beaucoup de pauvreté ».

 Elle me dit :

 « Moi, j'adore Philadelphie. C'est justement parce qu'elle est pauvre qu’elle est dynamique culturellement » !

 

La ville de Grace Kelly et de Noam Chomsky[vi] bouillonne d’arts et de culture. Grâce à une loi de 1959 stipulant que 1% des coûts de construction de tout nouveau bâtiment doit être consacré à l’art, Philadelphie possède un grand nombre de sculptures. Les peintures murales – les célèbres murals – sont également très présentes dans les rues de la ville. Elles ont eu pour vocation première d'éliminer les graffiti, nés à Philly, et dans ce but une association fut créée en 1984 pour aider les jeunes désœuvrés à embellir leurs quartiers.

 

Philadelphie est également riche d’une cinquantaine de musées, la plupart concentrés au Museum Row, « l’Allée des Musées ». Parmi eux, le Rodin Museum, l’un des plus importants du monde consacré au sculpteur, dont l’entrée est surveillée par une imposante statue du Penseur ; le Philadelphia Museum of Art, troisième musée américain par l’importance de ses collections qui regroupent 500 000 pièces dont l’un des sept célébrissimes tableaux des tournesols de Van Gogh, Vase avec douze tournesols

 

Si Philadelphie est une ville de culture et si elle conserve religieusement son passé, en revanche elle a tourné la page de ses gloires et de ses idéaux. Un vrai symbole : jusqu’en 1987, la ville ne possédait aucun gratte-ciel en raison d’une règle tacite interdisant la construction de bâtiments plus hauts que l’hôtel de ville (167 mètres de haut) dominée par la statue de William Penn, le père fondateur. Mais aujourd’hui, Philly possède sa City où culmine à 297 mètres le Comcast Center. Véritable malédiction ou simple superstition ? Un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté (moyenne nationale : 13%) et le revenu annuel moyen par habitant est le plus bas parmi les métropoles américaines. Le taux d’homicides est presque quatre fois supérieur à celui de New York. Enfin, le pourcentage de diplômés de l’université est plus faible que dans le reste de la Pennsylvanie.

 

Comme pour masquer ces chiffres accablants, Philadelphie a été le décor de Rocky, film prônant les valeurs de la réussite américaine. On reconnaît ainsi les célèbres marches du Philadelphia Museum of Art que le boxeur gravit et descend à toute allure durant son entraînement. A côté de la statue en bronze de Rocky Balboa, située à l’entrée du musée, on peut lire ces paroles de l’acteur Sylvester Stallone :

 

« L’ascension de Rocky en haut des marches est symbolique de Philadelphie, une ville où un laissé-pour-compte peut devenir un champion, en travaillant dur, avec détermination et conviction ».

 

A l’époque de la fondation de Philadelphie, les idéaux de William Penn se sont très certainement réalisés. Mais aujourd’hui, le père fondateur ne domine plus Philly de toute sa noblesse d’âme. Rocky a pris le relais et la ville s’est tournée vers l’idéal du rêve américain qui fait que chacun peut réussir à partir de rien. Les paroles de Sylvester Stallone sont flatteuses pour Philadelphie : malheureusement, contrairement à William Penn, Rocky Balboa n’a jamais existé.  

 

 



[i] « Prochaine station, Philadelphie ! Dans 25 minutes, c’est Philly, Philly ! »

[ii] « Trenton, New Jersey » ; « Trenton, prochain, prochain ! »

[iii] « The city of brotherly love »

[iv] Un quaker est un membre d’un mouvement chrétien, la Société religieuse des Amis.

[v] L’un des Pères fondateurs des Etats-Unis d’Amérique, imprimeur, éditeur, écrivain, inventeur du paratonnerre.

[vi] Respectivement actrice, et linguiste et philosophe.

 


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Commentaires: 5
  • #1

    EBO (dimanche, 24 mai 2020 12:12)

    Excellent ! Encore une fois très instructif.

  • #2

    Miryam (dimanche, 24 mai 2020 16:02)

    Superbe ta chronique, très beaux écrits, tu nous apprends beaucoup de choses ! Les photos sont très belles et les peintures enrichissantes décrivent parfaitement Philadelphie.

  • #3

    Vincent (lundi, 25 mai 2020 01:58)

    Merci pour vos commentaires. Cette chronique date d'un bon moment, je l'ai ressortie (et un peu actualisée) pour faire le lien avec celles de Thanksgiving. Les peintures murales sont très nombreuses et embellissent la ville qui est vraiment intéressante à visiter.

  • #4

    Annik (lundi, 01 juin 2020 08:50)

    J'y ai vécu quelques mois et en ai gardé de bons souvenirs

  • #5

    Cécédille (dimanche, 14 juin 2020 12:10)

    Joliment écrit ! Dans mon souvenir, Philadelphie est la ville où l'on baigne dans le droit constitutionnel américain des origines. C'est mieux et plus authentique que le site "constitutionland.com" et à l'opposé de l'image grotesque et pitoyable qu'en donne le dernier Président de ce grand pays.