Les belles du Vieux Sud

Parmi les legs les plus riches de son histoire urbaine et architecturale, les Etats-Unis comptent deux villes très coquettes : Savannah et Charleston, situées dans le sud-est du pays, région appelée jadis le Vieux Sud[i].

Première ville fondée en Géorgie (1733), Savannah revendique – tout comme Philadelphie – la création du concept de planification urbaine aux Etats-Unis. Et en effet, le centre de la ville est quadrillé de rues perpendiculaires bordées d'élégantes demeures aux porches colorés. La présence de 21 squares abritant des azalées, des chênes verts, des statues et des fontaines, aère la ville, lui donne de l'ombre, de la douceur, de la sérénité. Ce 4ème dimanche de janvier, il fait 18°C, le soleil brille dans le ciel azuré, les gens se prélassent dans le parc Forsyth, Savannah est envahie par une espèce de torpeur et de nonchalance caractéristiques du Vieux Sud. C'est déjà le printemps, l'hiver est passé comme un courant d'air. 

Idéalement située à l'embouchure du fleuve du même nom, Savannah a longtemps été une place forte de la vente du coton dans le monde entier. L'invention de l'égreneuse en 1793 permet à la Géorgie et à la Caroline du Sud de multiplier la production du coton par vingt. En une quinzaine d'années, la part de la production américaine de coton dans le monde passe de 9% à 70%. Tandis que le Nord du pays s'industrialise, le royaume du King Cotton[ii], qui s'étend du Texas jusqu'à la côte atlantique, reste figé sur un système de production basé sur l'esclavage et dirigé par des grandes familles de planteurs. La dépendance des grandes nations mondiales à l'égard du coton est telle que ce produit a un caractère d'arme économique dissuasive. Le sénateur de Caroline du Sud James Hammond explique en 1858 que sans le coton, « l'Angleterre tomberait, entraînant avec elle le monde civilisé. On n'ose pas faire la guerre contre le coton...le coton est roi. » Telle est l'origine de l'expression King Cotton. Deux philosophies et deux économies différentes partagent les Etats-Unis et s'affrontent. Cette rivalité débouche sur la sécession de plusieurs Etats du Sud et entraîne les Etats-Unis dans une guerre civile entre le Nord et le Sud : c'est la Guerre de Sécession (1861-1865). La victoire du Nord marque l'unité du pays et l'abolition définitive de l'esclavage. Savannah parvient à relancer son économie sans connaître toutefois les fastes d'avant-guerre.

Aujourd'hui, Savannah est considérée – ainsi que Charleston – comme l'une des plus belles villes américaines. Dans les années 50, une opération de renouveau est envisagée dans la ville. Le City Market[iii] est rasé et le projet prévoit de démolir tout le quartier historique. Pour faire face à cette décision, un petit groupe de sept habitantes crée la Historic Savannah Foundation, achetant les anciennes demeures puis les revendant à des acquéreurs s'engageant à les restaurer. Grâce à cette initiative, le quartier historique de Savannah est sauvegardé. La publication en 1994 du best-seller Minuit dans le Jardin du Bien et du Mal[iv], puis son adaptation au cinéma par Clint Eastwood en 1997, donne un élan touristique à Savannah.

Charleston, capitale de la Caroline du Sud, montre un visage plus contrasté. Le centre-ville historique, raffiné, bourgeois, tranche avec l'agglomération étendue et peu séduisante. 

Arrivé en gare de Charleston, je décide de marcher en direction du centre de la ville, sans connaître la direction à prendre ni la distance à parcourir. Une voiture s'arrête à mon niveau, et un couple à bord me demande si j'ai l'intention de rejoindre le centre-ville à pieds, puis sourient lorsque je réponds par l'affirmative. Le centre se trouve à 14 kilomètres de la gare ! Ils me proposent alors d'appeler un taxi – qui arrive 10 minutes plus tard – et je les remercie de leur gentillesse. J’apprécie beaucoup cette attention bienveillante que j’ai retrouvée à de nombreuses reprises aux Etats-Unis.

Comme Savannah, la beauté de Charleston réside dans ses allées bordées de chênes, ses jardins enlaçant les élégantes demeures coloniales, ses volutes en fer forgé courant sur les balcons. Le quartier Battery, situé à la pointe de la ville, offre de belles ballades parmi les demeures les plus luxueuses de la ville. Depuis le remblai qui jadis protégea la ville contre les attaques anglaises, on a une vue dégagée sur la baie, et on peut imaginer à travers ses passes, ses îles et au loin l'océan agité, l'arrivée des navires négriers venus d'Afrique. Au XVIIIème siècle, le besoin croissant des planteurs de coton transforme Charleston en une véritable plaque tournante de la traite des Noirs : les trois quarts des esclaves amenés en Amérique du Nord débarquent à Charleston, pour certains en provenance de l'île de Gorée. 

Je me souviens de cette charmante et paisible petite île située en face de Dakar. Et je me remémore avec émoi la Maison des Esclaves et ce couloir plongé dans la pénombre s'ouvrant directement sur le ciel et l'océan sans fin : cette terrifiante ouverture lumineuse, la porte du voyage sans retour, laisse une émotion vive, un souvenir poignant.

De ce passé noir comme le coton, durant lequel les bras d'ébène cultivaient l'or blanc, Charleston n'en a gardé trace. En 1860, l'arrivée au pouvoir du président Abraham Lincoln, anti-esclavagiste convaincu, pousse la Caroline du Sud à faire sécession. Elle est le premier état à sortir de l'Union pour préserver son système économique et social qui plonge dans le marasme après la défaite du Sud lors de la Guerre de Sécession. Malgré tout, Charleston entreprend de grands travaux portuaires et dans les années 1920 la ville se lance dans la restauration de ses quartiers historiques. Aujourd'hui, Charleston est un haut lieu du tourisme et possède l'un des ports les plus importants du pays.

Nourri de ses succès économiques, le Vieux Sud a délaissé son image obsolescente : les reconversions réussies de Savannah et de Charleston au XXème siècle témoignent du renouveau d'une région que l'on nomme fréquemment le Nouveau Sud[v].

 

 



[i] Old South.

[ii] Roi Coton.

[iii] La Place du Marché.

[iv] Roman de John Berendt publié en 1994.

[v] New South.

 


Savannah


Charleston

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Commentaires: 8
  • #1

    Claudine (jeudi, 13 août 2020 07:57)

    J’ai été deux fois à Savannah et Charleston; trop magnifique
    J’espère pouvoir y retourner bientôt ��

  • #2

    Vincent/Nomadisant (jeudi, 13 août 2020 09:34)

    Merci Claudine pour votre commentaire ! J'espère bien y retourner également :-)

  • #3

    Emilie (jeudi, 13 août 2020 09:42)

    Nous avons eu un véritable coup de cœur pour charleston!
    Savannah est aussi superbe avec ses arbres et sa mousse espagnole, mais en juillet, qu’elle chaleur!
    Dommage de ne pas voir de photos des docks, plaque tournante du commerce de coton! ;)

    Bref, nous avons adoré ces 2 villes, tant au niveau architectural qu’historique ❤️

  • #4

    Laurence (samedi, 15 août 2020 02:03)

    Chouette photo et bel article.�

  • #5

    Sophie (samedi, 15 août 2020 02:06)

    J'ai adoré Savannah, un peu moins Charleston. Mais elles valent toutes les deux une visite.

  • #6

    Yves (lundi, 17 août 2020 04:51)

    Merci de votre part c'est très beau ��.

  • #7

    EBO (samedi, 22 août 2020 09:08)

    Encore une fois un récit bien ciselé et qui donne une envie furieuse de se perdre dans ces lieux. J'adore la phrase "De ce passé noir comme le coton, durant lequel les bras d'ébène cultivaient l'or blanc"...

  • #8

    Agnès (mardi, 01 septembre 2020 05:51)

    Ces maisons, bâtiments, sont vraiment magnifiques et tellement originaux.
    Bénis soient ceux qui se sont battus pour les garder.
    Encore une fois merci pour les photos et les explications.