"Giib kââs !" - La tradition du thé en Mauritanie

Ce nectar que les Mauritaniens apprécient tant, c’est…le thé !

 

Cette plante originaire de Chine fut introduite en Mauritanie durant la seconde moitié du XIXème par les caravanes de la tribu Ouled Bou Sbaa, en provenance du Maroc. Les sources littéraires concordent toutes sur l’origine maghrébine de l’introduction du thé en Mauritanie. Ainsi, le poète Baba Ould Cheikh Sidya écrit :

 

Et le vent du Nord soufflait sur le pays

Par moment bousculé par des vagues sombres

Et le thé agréable servi dans des verres

Pour mieux enchanter et raccourcir la nuit

Soigneusement choisi du commerce de Tanger

Et bien mélangé au pur sucre d’Oran…

 

Mais son introduction en Mauritanie fut l’objet de nombreuses polémiques religieuses et les théologiens du pays en interdirent la consommation, sous prétexte qu’elle était un objet de divertissement s’apparentant à celle de l’alcool et détournant du droit chemin.

Malgré ces interdits, la consommation s’étendit progressivement au sein de la société, notamment sous l’impulsion des colons français, qui trouvèrent dans l’usage du thé des débouchés marchands fort profitables. La consommation de cette boisson devint un passe-temps agréable et des clubs de thé ou torka se formèrent à Saint Louis, la capitale d’alors, d’où naquit une abondante littérature du thé. Chaque torka avait sa manière de préparer le thé et la défendait dans un lyrisme enivré par l’amère douceur de son goût qui « redonne vie à tout ce qui naît de l’esprit », selon un poète de la tribu des Ouled Habib Abderrahmane. Une polémique s’engagea même entre partisans de la cérémonie des quatre verres, jadis très courante, et ceux des trois verres. Finalement, la pratique se limita à l’usage de trois verres, « le premier amer comme la vie, le second doux comme l’amour et le troisième suave comme la mort ». Proverbe faisant référence aux trois verres de thé qui perdent successivement leur âpreté et gagnent en légèreté. Trois verres ou plutôt trois théières, précise le professeur El Ghassem Ould Ahmedou : « La première théière correspond à l’âge viril, celui de l’expression de la force adolescente et de l’homme, mais aussi c’est l’étape où le thé conserve ce goût rebelle et piquant […]. La deuxième théière conserve cette rigueur adulte issue d’un meilleur équilibre entre le thé, l’eau et le sucre […]. La troisième, par son allure chancelante et la grisaille de ses traits rappelle curieusement l’aspect déclinant du troisième âge. A ce niveau, le thé atténué par le feu et l’eau vire à l’eau tiède rendue bénigne sous le goût du sucre. Le dernier verre est la suite logique de nature à désamorcer le thé ».

 

Le cérémonial qui entoure la consommation du thé prend un caractère presque sacré qui révèle sa place primordiale dans la culture mauritanienne. Aucun prétexte ne peut justifier l’absence de thé et les ardeurs d’un débat houleux s’apaisent durant ces quelques secondes où la liqueur écumante se vide de quelques traits mélodieux. Les Maures disent qu’un bon thé doit rassembler trois conditions, chacune commençant par la lettre J : J’mar, des braises de charbon ; Jaar, du temps pour sa préparation et sa délectation ; J’maâ, une ambiance avec un groupe d’amis. En outre, on prête au thé de nombreuses vertus : il atténue la fatigue et diminue la soif. Et les Mauritaniens ne semblent pas trouver de contre-indications à son usage, buvant le thé en tout lieu et à toute heure, faisant montre de leur désir de boire un thé par un « Giib kââs[1] !». Ainsi, on peut avancer une moyenne de quinze verres de thé consommés chaque jour, répartis sur cinq séances, comme pour la prière musulmane : trois verres durant le petit-déjeuner pour partir du bon pied ; trois en fin de matinée quand l’estomac commence à se lamenter ; trois verres pour faciliter la digestion et atténuer la fatigue qui s’ensuit ; trois après une harassante journée de travail lors d’un repos bien mérité ; enfin trois verres après le dîner pour occuper la soirée et palabrer.

 

C’est ainsi qu’en Mauritanie, boire du thé devient aussi naturel que boire de l’eau. Mais l’eau est limpide et sans saveur. Contemplez ces reflets ambrés qui ornent la jolie robe brune d’un second verre de thé et savourez le moment où ce goût âpre qui pique le palais trouve un équilibre avec la douceur caramélisée du sucre légèrement bouilli. Vous comprendrez pourquoi les habitants de ce pays dépensent chaque année une grande partie de leur revenu pour cet exaltant breuvage. Avis aux Mauritaniens, ce qui est agréable pour le gosier ne l’est pas forcément pour le porte-monnaie !

 

 


[1] « Giib kââs ! » : littéralement, « Donne un verre ! » en hassaniya, langue maternelle des Maures.

 

Écrire commentaire

Commentaires: 4
  • #1

    Agnès (vendredi, 08 octobre 2021 14:20)

    Encore une fois, je découvre, j'apprends grâce à toi.
    Merci,
    je vais de ce pas me faire un thé ou trois.

  • #2

    Marwan (dimanche, 10 octobre 2021 12:13)

    Expert linguistique.... arabisant pour ne pas dire "orientaliste"... �

  • #3

    Christian (lundi, 11 octobre 2021 08:16)

    Toujours très intéressant, Vincent.

  • #4

    Martine (lundi, 11 octobre 2021 13:11)

    Quelle belle ode autour du thé Mauritanien ! Dorénavant je le prendrais différemment...