« Il entendra les pulsations du temps scander avec précipitation la vie. »

 

Se fier à l'avis des lecteurs vous amène parfois à repousser certaines lectures qui vous intriguent et vous attirent. Cela a été mon cas avec Le désert des Tartares. « Il ne se passe rien dans ce livre » : c'est souvent ce que j'ai lu à propos du roman de Buzzati.

 

Il ne se passe rien et pour cause, ce roman conte l'histoire d'un jeune officier affecté dans un fort isolé, à la lisière d'un grand désert vide de toute présence humaine qui marque la frontière avec le pays des Tartares.

 

Tous les officiers attendent en vain, passivement, enfermés dans leurs petites habitudes et leurs petits règlements militaires, le grand événement qu'ils fantasment tous – la guerre avec les Tartares – car il leur donnera le sentiment de vivre pleinement leur vie et de rentrer dans la grande histoire du pays en héros !

 

Entre les lignes, comme une métaphore de la vie, Le désert des Tartares est le roman du temps qui file comme du sable entre les doigts, le roman de cette fatalité écrasante qui réduit les destinées humaines à des présences passagères et invisibles ; c'est le roman de la résignation face à la vie et de l'enlisement qui en découle, et qui réduisent l'homme à des comportements mesquins envers ses pairs, à des petites victoires médiocres… Puis un jour, parce que le vide pèse trop sur sa vie, ce même homme s'aperçoit que son avenir est le sillon qu'il a tracé dans le sable et que les années ont effacé.

 

Le désert des Tartares est un roman qui réveille, qui ouvre les yeux, un roman qu'on devrait lire à 20 ans (même si personnellement je serais passé à côté !) avant de prendre sa destinée en main, ou à 80 ans si l'on ne regrette rien de sa vie.

 

Pour terminer, je voudrais dire que Le désert des Tartares aurait été une lecture idéale en temps de confinement. Enfermés chez soi comme dans ce fort, ce roman nous rappelle qu'il y a ces libertés toutes simples qui suffisent à la joie de vivre : des rencontres, des échanges, des sourires et des découvertes, des printemps qui fleurissent la terre, des ciels bleus remplis de la lumière bienveillante et chaleureuse du soleil.

 

 

Extraits

 

« Giovanni attend, patiemment, son heure qui n’est jamais venue, il ne pense pas que le futur s’est terriblement raccourci, que ce n’est plus comme jadis, quand le temps à venir pouvait lui sembler une immense période, une richesse inépuisable que l’on ne risquait rien à gaspiller.»

 

« Que restait-il de ce soldat au bout de vingt-deux ans passés au fort ? Tronk se souvenait-il encore qu’il existait quelque part dans le monde des millions d’hommes semblables à lui-même, qui ne portaient pas l’uniforme, et qui circulaient librement dans la ville, et qui pouvaient, la nuit, selon leur bon plaisir, aller au lit, au théâtre ou au cabaret ? Non, il suffisait de regarder Tronk pour comprendre qu’il ne se rappelait plus rien des autres hommes, que, pour lui, n’existaient plus que le fort et ses odieux règlements. Tronk avait oublié le doux son de la voix des jeunes filles, il avait oublié comment sont faits les jardins, les fleuves, les arbres autres que les maigres et rares buissons disséminés aux alentours du fort.»

 


Commentaires: 10
  • #10

    Marina Macchi (mercredi, 23 mars 2022 09:01)

    Là encore, de la belle littérature.....Buzzati est le plus surréaliste des écrivains italiens, sa philosophie n'a d'égale que son écriture......à lire absolument !!

  • #9

    Lucy Fénéant (mercredi, 23 mars 2022 02:29)

    Très beau retour, qui me donne envie de le sortir de ma bibliothèque !

  • #8

    Fabienne Dorval (mardi, 22 mars 2022 17:09)

    Un livre magnifique et puissant, le livre de la vie... J'en garde un souvenir terrible...!

  • #7

    Poj Poja (mardi, 22 mars 2022 14:24)

    Lu et étudié en fac… souvenir lointain… mais belle découverte pour moi alors…je n’ai jamais relu cet auteur ni ce bouquin… je me souviens du merveilleux prof de fac qui savait comment nous faire aimer les textes même les plus improbables…

  • #6

    Franck Bernard (lundi, 21 mars 2022 10:31)

    Un grand souvenir d adolescence.
    Je dirais aussi que la vie militaire c est beaucoup ça. Le temps de l action, court. Et beaucoup d attente.

  • #5

    Bianca Flo (lundi, 21 mars 2022 10:29)

    Très bonne critique, je partage tout à fait votre avis sur ce roman qui m a beaucoup marquée. C est un genre très particulier car oui il ne se passe rien et pourtant on le lit avec avidité. J ai trouvé aussi que le paysage décrit est fascinant, le fort et ce désert fantastique au pays de nulle part sont presque des personnages en eux-mêmes. D habitude je n aime pas tellement les livres trop symboliques, métaphoriques, mais ce roman mêle avec brio des descriptions réalistes convainquantes (psychologie, vie militaire) et un univers onirique. En revanche je sais que ce livre ne plaît pas à tout le monde, il peut rebuter même de grands lecteurs de classiques, je l ai fait lire a une amie qui a détesté... �

  • #4

    Babounette (lundi, 21 mars 2022 05:11)

    Très belle chronique. Je ne l'ai pas lu, mais j'ai appris le temps qui passe, le sens de la vie, la vraie solitude, pas celle de l'absence, mais celle qu'on porte au fond de soi.

  • #3

    GillesSP (lundi, 21 mars 2022 03:53)

    Je l'ai lu à dix-huit ans, relu, et relu encore. Je l'ai offert de multiples fois. Le Désert des Tartares a réellement inspiré ma vie : n'attends pas, ose, et ne regrette rien.

  • #2

    sfve (vendredi, 18 mars 2022 12:06)

    Oui bon livre qui permet de s'interroger sur le temps qui passe inéluctablement et le sens de la vie

  • #1

    Kfk1 (vendredi, 18 mars 2022)

    ce livre fait sans doute partie des 20 meilleurs jamais écrits.