Après avoir voyagé de Belgrade jusqu’au Pakistan pendant un an et demi en compagnie de son ami dessinateur Thierry Vernet – périple qu’il relate dans L’Usage du monde, son livre le plus célèbre – Nicolas Bouvier traverse l’Inde et arrive à Ceylan où il séjourne neuf mois. Mais si « les prospectus assurent que l’Île est une émeraude au cou du subcontinent » indien, elle sera pour Nicolas Bouvier « le séjour des mages, des enchanteurs, des démons. »

 

Amaigri, malade et reclus dans une chambre minable qu’il partage avec des bataillons d’insectes en tout genre, l’auteur nous offre un récit qui se présente comme l’antithèse des récits classiques du genre. Ici, le voyage n’est ni désir d’ouverture sincère à l’autre, ni rencontres riches de la différence de l’autre, vertus que le voyage révèle d’ordinaire. Au contraire, le séjour de Bouvier s’apparente à celui d’un naufragé échoué dans un quelque part tropical en forme d'impasse, comme le point final d’un voyage qui l’a éreinté : « On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. »

 

L’état physique et psychologique de l’auteur lui retire la lucidité nécessaire pour regarder avec une objectivité minimale la société et l’environnement dans lesquels il s’enlise. Tout apparaît déplaisant, voire malveillant : le soleil et la chaleur moite qui pèsent sur les idées et les mouvements, ses fréquentations dont certaines excellent dans la fourberie ou dans l’absence de commisération, l’île même dont il se sent prisonnier. Dans ce long dépérissement, l’auteur finit par fréquenter des fantômes, tel le Père Alvaro, mort depuis six ans. 

 

Contrastant avec l’entrain et la gaieté du récit dont il fait suite, Le Poisson-scorpion n’en reste pas moins un modèle de récit de voyage. En outre, il évoque un thème rarement abordé dans ce genre littéraire : celui du voyageur égaré et désemparé, replié dans sa solitude et sa détresse. Enfin, Nicolas Bouvier n’a pas d’égal pour décrire ses voyages : la langue est magnifiée par un vocabulaire soutenu, riche de mots rares et précis, qui donne une poésie et une profondeur d’âme au récit.

 

 

Extraits

 

« Je voyage pour apprendre et personne ne m’avait appris ce que je découvre ici. »

 

« Pourquoi dans toutes nos langues occidentales dit-on "tomber amoureux" ? Monter serait plus juste. L'amour est ascensionnel comme la prière. Ascensionnel et éperdu. »

 

« Le thé qui est la grande affaire de mon île est aussi la meilleure arme qu'elle nous fournit contre ses propres maléfices. Le thé aiguise à mesure ce que la torpeur et la langueur émoussent. Sa claire amertume suggère toujours un pas de plus vers la transparence, et que notre esprit est encore emmailloté de chiffons comme les pieds des gueux d'autrefois. »


Commentaires: 1
  • #1

    Jean-Marc (samedi, 02 mai 2020 13:59)

    Enfin un frère en littérature.
    Un des cinq plus grands du siècle.
    L'usage du monde : un chef d’œuvre absolu.
    Le poisson scorpion est effectivement son antithèse. Un miroir où Bouvier se voit à l'envers, perd son sens de l'observation,de la réalité, pour partir dans un cauchemar irréel.
    Magistral formellement.