Travelling est le récit d’un tour du monde sans avion. L’originalité première de ce livre, c’est son écriture à quatre mains : Christian Garcin et Tanguy Viel se relaient dans la narration sans que la cohérence de l’ensemble n’en souffre. L’expérience de ses nombreux voyages confère à Garcin une grande lucidité dans ses propos, l’écrivain va à l’essentiel mais se garde de toute idée fixe, reste dans une posture d’humilité. L’écriture de Viel est réflexive et introspective, l’auteur s’interroge sur les raisons de ce long périple circumterrestre et sur les rapports d’altérité qu’il offre. J'aime ses longues phrases qui questionnent et tourbillonnent et qui doivent parfois lui faire tourner la tête.

 

Autre particularité de Travelling : alors que les récits de voyage sont souvent l’œuvre d’écrivains-voyageurs, les auteurs refusent d’être catégorisés comme tels. Ainsi, Garcin au début du livre : « Pour ce qui me concerne, j'ai écrit des livres autour de certains de mes voyages, mais je ne suis pas ce qu'on appelle un "écrivain-voyageur". Je n'ai rien contre ceux que l'on désigne sous ce terme, mais il me semble qu'il s'agit d'écrivains qui pour l'essentiel n'écriraient pas, ou n'auraient pas écrit, s'ils n'avaient pas voyagé. »

 

Le récit est intelligent, riche de belles réflexions et de références culturelles et littéraires. Nombre d’écrivains sont convoqués, parmi lesquels Stevenson, Thoreau, Tchekov et bien d’autres. Y sont décrites la traversée de deux océans (Atlantique, Pacifique) et de deux mers (Méditerranée, Chine orientale), et celle d’est en ouest de deux pays continents (USA, Russie) avec une escale insulaire au Japon, ce pays « immense, froissé, replié sur lui-même » qu’il faut « parcourir en tous sens pour parvenir, parfois, à le faire s’ouvrir un peu et révéler ses profondeurs et ses recoins. » Brèves étapes en Chine et en Europe de l’Est. Bien qu’ils n’échappent pas au plaisir de visiter les grands lieux touristiques, les auteurs préfèrent poser leur réflexion ailleurs, par exemple sur les cultures amérindiennes plutôt que sur Monument Valley, sur l’avenir de l’Empire du Milieu plutôt que sur la Grande Muraille.

 

J’ai aimé Travelling mais sa lecture s’est heurtée à mon imagination qui nourrit bien des fantasmes quand il s’agit de faire le tour de la planète. Personnellement je le conçois comme un long et lent chemin fertile en aventures improvisées et en rencontres fortuites. Il ne peut s’acquitter d’une certaine errance qui naît de la vastitude du monde que l’on parcourt et des appels à sa découverte.

 

Pourtant, je sais bien – avec cette raison qui désenchante – qu’un tour du monde aujourd’hui peut se passer d’aventure et se limiter à un long retour chez soi jalonné d’étapes minutieusement planifiées : ainsi ce travelling un peu contre-nature puisque tout y est organisé à l'avance, ses escales, ses transports, ses nuitées.

 

Le rythme relativement lent des cargos et des trains n'empêche pas les auteurs de boucler le tour de la terre en cent jours. Une durée qui ne leur permet que d'effleurer la surface qu'ils arpentent. Leur récit en pâtit : les sujets abordés sont limités en nombre, la narration n’offre pas la même continuité que leur cheminement terrestre, elle passe trop vite d'un continent à l'autre, d'un océan à l'autre. Le parallèle est évident avec Le Tour du Monde en 80 jours, roman de Jules Verne évoquant les progrès des transports et leur corollaire, la vitesse.

 

Mais je ne peux reprocher à Christian Garcin et Tanguy Viel d’avoir entrepris ce voyage et de l’avoir écrit, il faudrait des années et des pages par milliers pour conter la terre en en faisant réellement le tour en profondeur. Comme eux, j’avais envisagé il y a quelques années de faire un voyage similaire. L’idée était d’éviter les sauts de puce en avion, de se passer de ces parenthèses dans les airs qui sont de véritables ruptures dans le continuum terrestre. Mais mon temps était limité. Par conséquent, quel sens aurais-je donné à un projet qui se contentait de caresser l’épiderme de la terre sans mesurer la profondeur et la richesse de ses paysages, de ses sociétés humaines, de ses êtres vivants ?

 

La lecture de Travelling a confirmé ce pour quoi j’avais abandonné cette idée de tour du monde en une centaine de jours.

 

 

Extraits

 

 

"C'est l'avantage d'une boucle, que du moindre pas fait en direction du large, du moindre regard posé sur l'horizon, quelque chose nous met déjà sur le chemin du retour. Je pars signifie en fait je reviens. Sans doute, de me dire cela, ces mêmes soirs précédant le départ à l'ombre de ma vie sédentaire, ce fut ma manière à moi de négocier l'obstacle, de ruser peut-être avec l'anxiété diffuse, laquelle ne pouvait s'empêcher de murmurer si souvent sa question : "Mais quelle mouche t'a piqué de vouloir faire ce voyage?"

 

"Nous pouvions en témoigner : le monde est unifié, il y a une continuité, rien n'est inaccessible. Tout est à portée de main, ou de pieds. Lors d'un voyage en avion, le monde est morcelé. A peine le temps de se retourner, de prendre un repas, de voir un film ou deux, qu'on se retrouver brutalement plongés dans la moiteur de Hong-Kong ou de Calcutta, la chaleur sèche de Los Angeles ou de Melbourne, assaillis d'odeurs et de langues inconnues, tout déboussolés d'avoir si vite changé de monde. On croit que les moyens de transport rapides rétrécissent la planète en mettant l'Amérique et l'Asie à huit ou dix heures de l'Europe - mais non, c'est l'inverse : on passe, en quelque sorte, par une brèche spatio-temporelle qui compresse le temps, mais pas la distance entre les lieux, et surtout pas le choc provoqué par la soudaineté du changement. Voyager comme nous le faisons propose l'expérience inverse : le temps mis à parcourir les distances est pleinement mesuré, la géographie objective reprend ses droits, mais l'écart subjectif entre les lieux, lui, est comme aboli, puisque tout, finalement, se touche et peut se rejoindre en parcourant un mètre après l'autre."

 

"Ce voyage n'est pas en soi une ode à la lenteur mais peut-être à son corollaire, la gravité : en ne prenant pas l'avion, il s'avère que chaque mètre s'arpente de tout son poids, chaque parcelle d'eau ou de terre ferme se "réalise" et tombe lourdement dans l'escarcelle du vécu."

 

"L'idée à retenir, cependant, dans la phrase de Giono, est la lenteur inhérente au déplacement à pied, qui permettrait de mesurer physiquement, intimement, la géographie des lieux. Telle était, à une autre échelle, notre idée de départ : une certaine lenteur, fût-elle relative - des moyens de transport à vitesse humaine, disons, qui n'effaceraient pas le paysage ni ne gommeraient les lieux traversés dans de flous, rapides et lointains camaïeux de bruns, de jaunes ou de verts."


Commentaires: 1
  • #1

    Aurélien (samedi, 12 septembre 2020 03:53)

    J’ai découvert la collection Points Aventure il y a peu de temps et depuis j’en achète régulièrement. Celui je ne l’ai pas alors merci pour le partage :-)