C’est un monde nomade nomade, de Bruce Chatwin

 

Article tiré du recueil Anatomie de l'errance

 

Pascal disait que toute la tristesse de l’homme découle uniquement de son incapacité à rester calmement dans une pièce : « Notre nature est dans le mouvement. La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement.» Divertissement. Distraction. Fantaisie. Changement de mode, de nourriture, d'amour, de paysage. Nous en avons besoin comme de l'air que nous respirons. Sans changement notre cerveau et notre corps s'étiolent. L'homme qui reste tranquillement assis dans une pièce aux volets clos sombrera vraisemblablement dans la folie, en proie à des hallucinations et à l'introspection.

 

Des neurologues américains ont étudié des électroencéphalogrammes de voyageurs. Ils y ont constaté que les changements d'environnement et la prise de conscience du passage des saisons au cours de l'année stimulaient les rythmes du cerveau, ce qui apportait une sensation de bien-être et incitait à mener une existence plus active. Un cadre de vie monotone, des activités régulières et ennuyeuses entraînaient des types de comportement produisant fatigue, désordres nerveux, apathie, dégoût de soi-même et réactions violentes. Il n'est donc pas surprenant qu'une génération protégée du froid par le chauffage central, de la chaleur par la climatisation, véhiculée dans des moyens de transport aseptisés d'une maison – ou hôtel – identique à une autre, ressente le besoin de voyages, imaginaires ou réels, de stimulants ou de tranquillisants, ou de cures cathartiques de sexe, de musique et de danse. Nous passons beaucoup trop de temps dans des maisons fermées.

 

« Celui qui ne voyage pas ne connaît pas la valeur des hommes », disait Ibn Battuta, l’infatigable voyageur arabe qui, par simple plaisir, alla de Tanger en Chine et retour. Mais le voyage n'élargit pas seulement les horizons mentaux, il structure l'esprit. Les explorations de notre prime enfance sont la matière première de notre intelligence. Les enfants ont besoin de sentiers à explorer, de prendre leurs repères sur la terre où ils vivent. Si nous fouillons nos souvenirs d'enfance, nous nous remémorons en premier lieu les chemins, avant les choses et les gens : les allées du jardin, la route de l'école, le parcours dans la maison, les itinéraires dans la fougère ou dans les hautes herbes.

 

Le voyage doit être aventureux. « La grande affaire est de bouger », écrivit Robert Louis Stevenson dans Voyage avec un âne dans les Cévennes, « de sentir plus près de soi les besoins et les anicroches de l’existence, de sortir du lit de plumes de la civilisation et de trouver sous son pied le granit du globe, jonché de silex tranchants.» Les cahots sont vitaux. Ils permettent à l’adrénaline de circuler. Nous avons tous de l'adrénaline. Nous ne pouvons pas l’évacuer de notre corps ou prier pour qu’elle s’évapore. Si nous nous retrouvons seuls dans une pièce, privés de danger, nous nous inventons des ennemis fictifs, maladies psychosomatiques, percepteurs et, pire que tout, nous-mêmes. L’adrénaline est notre prime de voyage. Autant l'utiliser de façon inoffensive. Le mieux est de marcher.

 

Le mouvement est le meilleur remède contre la mélancolie, comme l’avait bien compris Robert Burton, l'auteur de L'Anatomie de la mélancolie (1621). « Les cieux eux-mêmes tournent sans arrêt, le soleil se lève et se couche, les étoiles et les planètes ne cessent leurs mouvements, l’air est toujours agité par les vents, les eaux montent et baissent […] pour nous apprendre que nous devrions toujours être en mouvement.» Tous les animaux, tous les oiseaux ont une horloge biologique réglée sur le passage des corps célestes dont ils se servent comme des chronomètres ou des outils de navigation. Les oies migrent en s'aidant des étoiles et certains spécialistes du comportement se sont enfin aperçus que l'homme était un animal saisonnier.

 

Chaque printemps, les tribus nomades de l'Asie sortent de l'inertie de l'hiver et s'en retournent, avec la régularité des hirondelles, vers leurs pâtures estivales. Les femmes mettent leurs robes de calicot à fleurs et, littéralement, « portent le printemps ». Elles se balancent au rythme du tangage de leurs selles et marquent la cadence en suivant le tintement insistant de la cloche du chameau. Elles ne regardent ni à droite ni à gauche. Leurs yeux sont fixés sur le chemin qui se prolonge devant elles jusqu’à l’horizon. La migration de printemps est un rituel. Il répond à toutes leurs exigences spirituelles et les nomades sont d’une irréligiosité notoire. Le chemin qui mène à la montagne est la voie de leur salut.

 

Les grands maîtres religieux, Bouddha au Pendjab, le Christ et Mahomet au Proche-Orient, apparurent chez des peuples dont les modes de migration avaient été perturbés par la sédentarisation. L'islam n'est pas né parmi les tribus du désert, mais dans les villes-étapes des caravanes. Mais « personne, dit Mahomet, ne devient prophète sans avoir été berger auparavant.» Le Hadj, la vie apostolique et le pèlerinage à un centre religieux étaient des institutions qui compensaient l'absence de migrations.

 

Toutes nos activités sont liées à l'idée de voyage. J’aime à penser que notre cerveau dispose d’un système d’information qui nous ordonne de prendre la route et que là réside la cause essentielle de notre besoin de bouger. L'homme a très vite découvert qu'il pouvait user de toute cette information à sa guise, d'un seul coup, en manipulant la chimie du cerveau. Il pouvait s'envoler et faire un voyage irréel ou une ascension imaginaire. En conséquence les sédentaires ont naïvement assimilé Dieu au vin, au haschisch ou à un champignon hallucinogène, mais les vrais vagabonds sont rarement devenus la proie de telles illusions. Les drogues sont des véhicules pour des gens qui ont oublié comment l'on marchait.

 

Les vrais voyages sont plus efficaces, plus économiques et plus instructifs que les faux. Nous devrions suivre les sages taoïstes comme le poète chinois Li Bo : « Tu m'as demandé pourquoi j'habitais dans ces collines grises. J'ai souri, mais n'ai pas répondu car mes pensées suivaient ailleurs leur propre chemin. Comme les fleurs du pêcher, elles sont parties se promener vers d’autres climats, vers d’autres terres qui ne sont pas du monde des hommes.»

Commentaires: 1
  • #1

    Doris (mardi, 30 juin 2020 02:40)

    De Malika Mokkedem : extrait de son livre "Les Hommes qui marchent" «Ils marchent tant que la vie marche trop vite en eux. Ils sont sans doute, à la recherche de quelque chose. Ils ne savent pas quoi et pressentent même qu'ils ne la trouveront jamais. Alors ils se taisent et avancent. Peut-être qu'ils ont l'intelligence des premiers humains qui comprirent que la survie était dans le déplacement. Celle des derniers hommes qui fuiront les apocalypses des cités. Celle des rebelles de toujours qui jamais n'adhèrent à aucun système établi. Maintenant je crois que leur marche est une certaine conception de la liberté.»