Éloge des voyages et du repos, de Élisabeth Foch-Eyssette

 

 

Choses qui incitent à prendre le large

 

L’envie d’aller voir comment vivent les gens qui ne vivent pas comme moi ? Dit autrement : le besoin de m’éloigner de ceux qui vivent comme moi.

 

Celui qui habite au bout d’une route, d’une vallée, d’un continent, au cœur d’un massif, d’un désert ou d’un souk, mérite un détour.

 

 

L’instant de partir

 

Dès le premier pas, le plus dur est fait. Finies les listes « à faire avant le    départ ». « Déficelé » du quotidien, on ne voit pas encore les prochains liens. On avance en funambule, confiant dans le mouvement, le rythme, l’envie.

 

Partir ? Une sorte de « Il était une fois » nourri d’aspirations, d’illusions, de peurs, d’espoirs. Tout peut arriver. Y compris d’avoir oublié quelque chose… Les nomades le savent qui prévoient toujours, lorsqu’ils lèvent le camp, une première étape courte.

 

 

Changer de préjugés

 

Voyager, c’est : confronter « son » monde au monde ; se découvrir tel que l’on est lorsqu’on n’est pas chez soi ; faire usage de ses cinq sens, mêler saveurs et savoirs ; sabrer les illusions à tour de bras et parfois baigner dans une indicible grâce que rien n’explique ; être heureux d’arriver quelque part puis soulagé d’en partir – pourtant le lieu n’a pas changé ; se sentir pousser des ailes ou être ralenti comme si l’on entrait dans un tas de sable en vélo ; tendre l’oreille à l’esprit des lieux : s’il vous insinue de déguerpir, surtout ne pas le contredire ; accepter qu’on ne pourra jamais tout voir, tout connaître : on sera toujours incomplet d’un bonheur volé à une étape encore inconnue. 600 000 villages en Inde, à raison de cinq par jour, il faudrait presque 330 ans pour les visiter tous ; aller voir et laisser dire.

 

 

Chacun son tempo

 

Certains voyagent à la vitesse d’un électron dans un accélérateur de particules. D’autres cultivent la lenteur, s’accordent tranquillement au temps des autres, sans fausse note, sans collectionner les incontournables grands sites. En savourant chaque instant pour ce qu’il est. De simples rencontres font la journée.

 

 

Le voyageur

 

Dans le Yi King, Le Livre des Transformations, l’hexagramme 56, Liu, représente le voyageur. Tout est dit en six traits, soit deux trigrammes : la montagne, ken, ou l’immobilisation et le feu qui flamboie, li, ou ce qui ne reste pas en place. On ne peut mieux définir l’essence même du voyage : jongler entre ses instincts nomades et sédentaires. Trouver l’équilibre entre rencontre et séparation. Le voyageur doit apprendre modestie, persévérance, précise encore le Yi King, la route est son foyer. Et encore, cet ultime conseil : être intérieurement juste et ferme, ne résider qu’en des lieux propices et n’avoir commerce qu’avec les hommes bons. Un viatique, en somme.

 

 

Choses que l’on regrette

 

Ne jamais (encore) avoir connu l’expérience radicale de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet. L’un écrit, l’autre dessine, peint et tient un journal. Pour changer, lisons le peintre : « Le 21 octobre 1953, année 1332 de l’Hégire. Ce n’est pas une nuit que nous passerons à Tabriz, ce sera tout l’hiver. » En novembre : « Les balades les yeux au sol et les yeux au ciel, parmi les corbeaux gris et ce silence minéral, sont spécialement fécondes. » Fin février 1954 : « Il faudrait refaire provisions de choses à dire. » 20 mars : « Je crois bien que ma découverte à moi est d’aller lentement. D’être ici ou là n’a pas tellement d’importance, c’est partout le monde et c’est ça l’important. »

 

 

Un voyage se fait toujours trois fois

 

Une première fois en rêve, en imagination, au ras des cartes. Une deuxième le long des routes, dans des bus rapiécés, dans des gares en attendant d’hypothétiques trains, dans des hôtels douteux ou des jardins radieux. Enfin une troisième et interminable fois en souvenir, dans la présence d’instants qui vous constituent désormais et que rien ni personne ne peut effacer.

 

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