Refuges de la lecture, de Georges Duhamel

 

Extraits de la préface du livre Refuges de la lecture

 

 J’ai trouvé, je trouve toujours un refuge dans la lecture, et c’est bien, me semble-t-il, ce qu’on entendra dès le seuil. Sur la valeur de ce refuge, sur les ressources qu’il offre, je vais revenir tantôt, s’il en est vraiment besoin. Et, par malheur, il en est besoin ; nous ne pouvons plus affirmer, nous, hommes d’un siècle en proie à tous les déséquilibres, qu’un plaidoyer en faveur de la lecture soit, aujourd’hui, superflu. Et là, je rejoins le second de mon titre : menacée de tous côtés, la lecture, la sainte et nécessaire lecture, a besoin de chercher, elle aussi, des refuges. Elle en trouvera quelque temps encore chez les gens de ma sorte. Peut-être même sera-t-elle sauvée, et la sagesse avec elle, et la civilisation véritable en même temps. Je n’ai donc pas tort de dire que les deux sens de mon titre s’épousent et s’éclairent l’un l’autre.

 

J’en viens maintenant à ces périls qui menacent aujourd’hui l’un des moyens essentiels que nous avons de trouver un refuge et de construire un esprit. Nous observons, dès maintenant, une décadence de la lecture, que la lecture soit, aussi bien, envisagée comme un moyen de connaissance, comme un simple procédé d’information ou même comme un divertissement. M’accusera-t-on de succomber aux rêveries misanthropiques, à l’anticipation fantaisiste, si j’annonce que le livre a, dans les temps qui vont venir, bien des chances non certes de disparaître totalement, mais d’être réservé aux pratiques d’une élite restreinte dont le recrutement ne sera même pas assuré dans tous les pays de ce monde confus.

 

Tout nous porte à penser que nos arrière-neveux seront formés à de nouvelles disciplines. Ils dédaigneront le livre et ne comprendront probablement plus ce qu’est la culture humaniste, c’est-à-dire la culture désintéressée. Ils seront entourés, que leur famille soit ou non parmi les bénéficiaires du régime en vigueur, ils seront, dis-je, entourés d’appareils sonores qui distribueront, à certaines heures, les informations et les consignes, à d’autres heures, les distractions choisies et même imposées par les maîtres du temps.

 

Ils exerceront des métiers mécanisés, dont on leur aura dit et redit qu’ils supposent un effort musculaire minime. Ces métiers, toutefois, exigeront le plus souvent, à peine de dangers graves, une énorme dépense d’énergie nerveuse. L’homme, serviteur de l’automate, deviendra lui-même un automate, un robot, comme disait mon ami Karel Capek, j’ajoute un automate souffrant et ahuri. De retour à son logis, il sera, psychologiquement, trop las pour chercher des jeux laborieux, des refuges de méditation. Rien ne permet d’affirmer qu’il saura lire, au sens actuel du terme : il lui sera nécessaire de savoir tant d’autres choses ! Sauf s’il occupe une situation politiqué ou administrative éminente, l’espace vital lui sera mesuré. Les architectes, dès maintenant, ne songent plus guère au livre, entre tous leurs calculs. Comment pourraient-ils ménager, dans les minces murailles des constructions modernes, la place d’un placard qui serait réservé, dès le principe, à la bibliothèque familiale ?

 

S’il a le courage de quitter sa maison pour passer au dehors les heures de loisir, l’homme du XXe siècle finissant ira, naturellement, au cinéma. Il y recevra la pitance que les hommes du pouvoir estimeront nécessaire et suffisante pour l’endoctrinement et pour le plaisir « orienté ». S’il a pu faire emplette d’un appareil de télévision, il goûtera, sans effort, à domicile, la part de réjouissance à laquelle il aura droit. J’ai, sous les yeux, une publication hebdomadaire qui donne les programmes des spectacles pour Paris et la banlieue. Six pages sur huit sont réservées au cinéma. Le théâtre, sous toutes ses formes, les plus hautes comme les plus vulgaires, doit se contenter du reste de l’espace disponible pour annoncer ses manifestations. Les jeunes hommes voués à la création artistique ont dès maintenant flairé la brise : beaucoup d’entre eux se gardent, on l’imagine, de perdre leur temps à marcher sur les traces de Corneille ou de Beaumarchais. Ils sentent que l’avenir est aux techniques nouvelles.

 

Est-ce à dire que le livre ait, dès aujourd’hui, perdu tout crédit dans les multitudes abusées ? Non certes ; mais il est soumis, tantôt par ceux qui le vendent, à des pratiques, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles sont décourageantes, tantôt, de la part des hommes de gouvernement, à des mépris qui retentiront, finalement, sur le prestige national, sur le génie national.

 

La civilisation du livre s’est répandue sur le monde, surtout depuis six siècles. Nous devons la juger à son œuvre, qui est prodigieuse. Est-il sage de renoncer à une méthode qui a donné des résultats si remarquables sans peser toutes les conséquences d’un nouveau régime, intellectuel et technique ?

 

Les hommes de bon sens, heureusement, reconnaissent toujours le livre comme l’instrument cardinal de la connaissance. Les pays qui font effort pour s’occidentaliser, par exemple, savent bien qu’ils doivent, d’abord, construire des bibliothèques. S’il n’est pas encore intoxiqué jusqu’aux moelles, le peuple, dans les pays du ponant, sent obscurément que le livre est irremplaçable, du moins pour qui veut s’élever, se construire, s’accomplir et non pas vivre en esclave abasourdi. Le lecteur solitaire, celui qui ne cherche pas, stupidement, le moindre effort, obtient du livre et de grands profits et de belles émotions. Le goût du travail, je veux dire de la culture, n’est pas encore tout à fait perdu dans les multitudes sainement éduquées. Nombreux sont encore les particuliers qui, s’ils n’ont pas les moyens d’acheter et de loger des livres à proportion de leur curiosité, souscrivent un abonnement de lecture ou fréquentent les bibliothèques publiques. Nombreux sont ceux qui savent, entre les catégories de livres, faire de nécessaires distinctions. Car ils reconnaissent, d’abord, les livres qui apportent une véritable nourriture morale ou intellectuelle, les livres que l’on dit, avec raison, « de chevet ». Ils ne dédaignent pas les livres qui donnent des chances d’évasion ou, mieux, de divertissement, au sens pascalien du mot. Ils mettent en réserve, enfin, les ouvrages que l’on est amené, chaque jour, non pas à lire, mais à consulter, dans le dessein de retrouver des repères, de vérifier une définition, une formule, d’interroger les maîtres sur tel ou tel sujet. Voilà sans doute pourquoi les ouvrages pourvus de tables analytiques sont souvent ouverts et répondent presque toujours à l’esprit qui les interroge sans maladresse.

 

Le temps approche où les actes essentiels de la vie en société ne seront pas rédigés par devant les officiers ministériels ou les employés de l’état civil. De tels actes seront inscrits sur rubans de magnétophones, en présence de témoins patentés. Quand on songe à l’effort qu’exige l’écriture, il y a lieu d’espérer de tels allégements, n’est-ce pas ?... Car le livre demande un effort personnel. Il contraint le lecteur à la réflexion. Il peut même l’amener à prendre un crayon, à réagir, à manifester, en quelque manière, son existence personnelle, son caractère personnel. Or, la civilisation technique exige, de l’individu, l’abandon progressif de toute personnalité.

 

Avant la seconde guerre mondiale, les hommes politiques comprenaient encore que la cause du livre était non seulement une grande cause humaine, mais qu’elle intéressait aussi la vie, le destin, l’avenir d’une nation. Nous avions, quelques défenseurs du livre et moi-même, fondé une association qui s’appelait : « l’Alliance du Livre » et qui se proposait de rappeler, d’abord, aux magistrats de la République et aux fonctionnaires éclairés le rôle joué par la langue et donc par la lecture dans la vie d’une nation civilisée, dans le rayonnement de cette nation au milieu des autres peuples.

 

Mais abandonnons quand même, un soir, ces querelles désolantes, ces déconvenues, ces amertumes. Que je regarde une dernière fois mon livre avant de le laisser aller vers les esprits fraternels qui cherchent aussi des refuges. Si je viens, un instant, de déclarer mes craintes, que je retourne vite aux belles lettres, à nos trésors, à nos sanctuaires. Je n’ai pris la plume que pour louer et célébrer, que pour chercher, malgré l’amertume des temps, des raisons de gratitude et d’espérance. J’ai tenu mon propos et j’y ai trouvé du plaisir.

 

G.D.

 

Juin-juillet 1954.

 

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