Propos sur les voyages, de Hermann Hesse

 

Article tiré du recueil L'art de l'oisiveté

 

 

La poésie du voyage ne réside nullement dans la rupture apaisante avec la monotonie familière, le travail et les soucis, dans la rencontre fortuite avec d’autres gens et dans la contemplation d’images différentes. Elle ne réside pas non plus dans le contentement de la curiosité. Elle naît de l’expérience, c’est-à-dire de l’enrichissement intérieur, de la capacité à rattacher les choses nouvelles au tout, de la perception toujours plus aiguë de l’unité dans la diversité, de ce grand réseau qui unit la terre et les hommes. Elle naît de la possibilité de retrouver dans un contexte tout à fait différent des vérités et des lois anciennes.

 

Quand on évite de se préoccuper exclusivement des aspects les plus connus, les plus visibles des paysages et des villes que l’on parcourt ; quand on est animé par l’envie de saisir la vérité et la profondeur des choses, de les appréhender toutes deux avec amour, ce sont surtout les hasards, les petits riens qui conservent dans notre mémoire un éclat particulier. Lorsque je pense à Florence, ce n’est pas l’image du Dôme ou du Palazzo Vecchio sur la piazza Signoria qui s’impose à moi, mais celle du petit bassin de poissons rouges dans les jardins Boboli. Lors de mon premier après-midi florentin, j’avais discuté là en compagnie de quelques dames et de leurs enfants. Pour la première fois, j’avais entendu l’accent de Florence, pour la première fois, j’avais éprouvé la réalité vivante de cette ville que tant de livres m’avaient rendue familière ; je pouvais dialoguer avec elle, la saisir. L’image précise et harmonieuse que j’en garde résulte uniquement du souvenir de petits événements anecdotiques.

 

Quiconque dans sa jeunesse a parcouru un bout de chemin à pied, sans argent ni bagages, connaît parfaitement ces impressions. On n’oublie pas une nuit passée dans un champ de trèfle ou dans le foin fraîchement coupé, le morceau de pain et de fromage qu’on est allé demander dans un chalet isolé, l’arrivée inopinée dans une auberge où l’on célèbre un mariage villageois auquel on vous convie aussi.

 

A l’instar d’une relation d’amitié ou d’amour qu’on cultive en acceptant quelques sacrifices, d’un livre qu’on choisit soigneusement puis qu’on achète et qu’on lit, tout voyage d’agrément ou d’étude doit correspondre à une passion, à une volonté d’apprendre, à un don de soi. Il doit permettre au voyageur de pénétrer son âme d’un pays et d’un peuple, d’une ville ou d’un paysage. De son côté, le voyageur doit guetter la nouveauté avec amour et dévotion, s’efforcer avec patience de conquérir son essence secrète.

 

On n’est point obligé de désirer tout voir et tout connaître. Quand on a parcouru à fond deux montagnes et deux vallées des Alpes suisses, on connaît mieux le pays que si on l’avait traversé dans le même temps grâce à un billet circulaire. J’ai bien séjourné cinq fois à Lucerne et à Vitznau, mais je n’ai pu avoir une compréhension et une perception intimes du lac des Quatre-Cantons qu’après avoir passé sept jours seul sur une barque à explorer chacune de ses criques, à expérimenter chacune de ses perspectives. Depuis lors, il m’appartient. A tout instant je suis capable, sans photo ni carte, de me le remémorer infailliblement dans les moindres détails et de me remettre ainsi à l’aimer, à l’admirer.

 

Quand on s’est familiarisé avec un pays, quand on s’en est pénétré avec ardeur et passion, chaque pré, chaque rocher où l’on se repose, nous révèle ses secrets et nous transmet une énergie qu’il n’accorde pas à d’autres.

 

Vous affirmez qu’il n’est tout de même pas donné à chaque homme de se transformer à la fois en géologue, en historien, en dialectologue, en botaniste et en économiste pour étudier le petit bout de terrain où il séjourne une semaine. J’en conviens, naturellement. Mais les choses tiennent à la sensation, pas à une nomenclature. Jamais encore la science n’a permis d’accéder à la félicité. Celui qui, par contre, répugne à avancer dans le vide, éprouve le besoin de sentir en permanence que son existence participe au tout, qu’elle est comprise dans la marche du monde, sait très vite distinguer les éléments caractéristiques, authentiques et spécifiques de chaque lieu. Partout dans le sol, les arbres, les formes des montagnes, la faune et la population d’un pays, il devine une unité commune à laquelle il se tient au lieu de courir après les hasards. Il découvre aussi que cette unité, cette spécificité se manifestent dans les fleurs les plus minuscules, dans les irisations de l’air les plus légères, dans les nuances les plus subtiles des dialectes, des formes architecturales, des danses folkloriques et des chansons. Enfin, suivant ses prédispositions, il se souvient d’un mot d’esprit populaire, d’une odeur de feuillage, d’une tour d’église ou d’une minuscule fleur rare qui devient pour lui la formule renfermant de manière concise et sûre toute l’essence d’un paysage. Or, ce genre de choses ne s’oublie pas.

 

Les voyageurs pour lesquels un lieu inconnu devient très vite agréablement familier, qui savent en distinguer le caractère authentique et précieux, sont aussi ceux qui ont trouvé un sens à l’existence en général et s’entendent à suivre leur étoile. Le désir puissant de revenir aux sources de la vie, la volonté de se sentir en accord et en osmose avec tout ce qui existe, s’active et se développe leur fournit la clé pour accéder aux mystères du monde, ces mystères qu’ils explorent avec avidité et délice en se rendant dans ces pays lointains, mais aussi en vivant au rythme du quotidien et de ses expériences.

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